crème brûlée

 (…) Je goûte la terrine. Bon, c’est une terrine. Le poulet de Bresse. Correct, rien à dire. Une volaille honnête, le blanc un peu cuit, mais à peine. Le carafon de bourgueil se laisse boire. Je prends le dessert qui est au menu sans optimisme excessif, machinalement. Et c’est le coup de foudre, le miracle.
Une crème brûlée divine.
La plénitude, l’éblouissement. L’émotion pure. Un feu d’artifice de sensations qui affolent les papilles et les entraînent dans un maelström de plaisir.
Ça commence en douceur sur la langue, mou, tiède, presque fatigué, vaguement sucré, confusément parfumé, très jeune fille, et puis ça glisse, ça glisse vers le fond du palais en gagnant de la consistance et de l’onctuosité, la salive gicle à petits jets comme pour laver un pare-brise… la fleur d’oranger s’épanouit et vibre dans le léger courant d’air provoqué par la succion. Ça devient souple comme une glaire alors que le craquant du caramel subsiste encore dans les dents, on a l’impression d’avoir croqué des petits cailloux, ou du verre pilé avec une cuillerée de sable, mais à l’instant même où l’on sent poindre une sourde inquiétude, tout s’apaise et fond en petits ruisseaux gluants qui descendent dans la gorge, lubrifient l’œsophage, les nuages de crème brûlée tombent au ralenti… plof… plof… plof… et atterrissent moelleusement dans l’estomac, avec la délicatesse d’un duvet de cygne se posant sur de la neige en train de fondre. 
Quand on a fini, on s’imagine qu’on n’a même pas commencé. On ouvre les paupières qu’on avait automatiquement closes, on regarde autour de soi, étonné de retrouver les rideaux rustiques à fleurs et le visage boutonneux de la serveuse et on se dit : « Non, une crème brûlée comme celle-là n’existe pas. J’ai rêvé. »
Alors vous demandez :
 - Et cette crème brûlée, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ?
Et la jeune fille vous cligne de l’oeil, complice, et répond tout bas :
 - Je vais en chercher une autre portion, offerte par la maison, monsieur. (…)
 Roland Topor
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